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L’AERES (Agence de l’évaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur) a remis à l’ordre du jour un ancien classement CNRS qui distingue trois niveaux d’autorité des revues. Les revues de niveau A sont celles dans lesquelles vous devez impérativement publier pour attirer les investissements. Les revues de niveau B sont de moindre notoriété. Il est conseillé de n’y publier que provisoirement ses articles et de convaincre assez rapidement un comité de rédaction d’une revue de niveau A d’éditer les produits de votre recherche. Enfin, les revues de niveau C sont des revues qui, au mieux, vous confinent dans l’anonymat, au pire nuisent à votre réputation.

Les critères utilisés pour attribuer ces niveaux sont restés parfaitement opaques et ce manque d’objectivité est la première cause de la bronca des chercheurs en Sciences Humaines et en Lettres contre ce nouveau classement.

Par ailleurs, il est évident que les revues de niveau A sont très majoritairement anglophones, que les revues de niveau B paraissent dans des langues d’Europe de l’Ouest (l’allemand et le français) et que les revues de niveau C sont rédigées dans d’autres langues vernaculaires. Le classement de l’AERES renforce la domination de l’anglais sur toutes les autres langues.

Par un effet boule de neige, ce classement pourrait bien avantager outrageusement les revues qui bénéficient d’un haut facteur d’impact et faire disparaître celles qui sont aujourd’hui méconnues. Tel est l’argument mis en avant par Pierre Jourde dans une récente communication sur fabula.org (article initialement paru dans le Monde Diplomatique) :

la bibliométrie provoque ce qu’elle prétend mesurer ; que des revues roumaines ou libanaises en français tombent dans les profondeurs du classement, excellente façon de défendre la culture française à l’étranger ; que c’est offrir une rente de situation à certaines revues qui n’ont plus qu’à dormir sur leurs lauriers pour l’éternité.”

Comme le plaide encore Pierre Jourde, la nécessité de s’afficher dans une revue bien cotée n’incite pas les chercheurs à renouveler beaucoup leur contenu. A contrario, des publications plus confidentielles ou plus récentes permettent à de jeunes chercheurs de publier des articles qui changent en profondeur la théorie sur tel ou tel sujet. Le facteur d’impact peut paradoxalement inciter à produire un contenu formaté. C’est ce qu’exprime le chercheur Peter Lawrence au moyen d’une comparaison musicale :

It is fun to imagine song writers being assessed in the way that scientists are today. Bureaucrats employed by DAFTA (Ditty, Aria, Fugue and Toccata Assessment) would count the number of songs produced and rank them by which radio stations they were played on during the first two weeks after release. The song writers would soon find that producing junky Christmas tunes and cosying up to DJs from top radio stations advanced their careers more than composing proper music. It is not so funny that, in the real world of science, dodgy evaluation criteria such as impact factors and citations are dominating minds, distorting behaviour and determining careers.

(Mismeasuremnt of science, Peter Lawrence, Current Biology, vol. 17, n° 15, 2007, 583-585. cité par Sylvain Piron

Sur le sujet de la bibliométrie, et du classement des revues en particulier, un blog de veille a été ouvert sur Hypothèses (revues.org) par trois chercheurs en Sciences Humaines : Emmanuelle Picard, Claire Lemercier et Sylvain Piron. Ce blog “évaluation de la recherche en SHS” expose également les raisons de s’opposer à tout classement des revues scientifiques.

Aux arguements énoncés plus haut s’ajoute le fait que les classificateurs ne sont pas des spécialistes de la discipline, mais des experts en bibliométrie dépendants du pouvoir politique (rien ne garantit l’indépendance de l’AERES, au contraire).

Les outils bibliométriques, comme le facteur d’impact, étaient au départ conçus par les bibliothécaires afin de les aider à orienter leur politique documentaire : il s’agissait de savoir à quels abonnements il fallait absolument souscrire pour balayer l’Etat de la recherche sur un sujet donné.

Dès que ces outils sortent de ce cadre, et particulièrement quand des technocrates s’en emparent pour évaluer la recherche et les chercheurs, on voit partout que ces facteurs modifient le comportement des acteurs dans un sens qui n’est pas du tout favorable au progrès de la science.

La République de la Science (Karl Polanyi) repose sur des principes qui sont en désaccord avec la pure régulation par le marché.

Elle est un bien durable, qui ne se dégrade pas à mesure qu’on s’en sert, contrairement aux autres biens. Elle ne peut être assimilée à n’importe qu’el autre produit matériel.

La Science est invendable dans la mesure où elle ne peut pas être estimée avant d’être vendue. Si l’on donne trop peu d’informations sur une connaissance que l’on veut vendre, on ne permet pas à l’acheteur potentiel d’en estimer le prix ; si l’on en donne trop, on livre gratuitement cette connaissance au lieu de la vendre. (problème du Spill Over)

La Science n’est pas un bien fini. Elle s’enrichit de recoupements entre disciplines éloignées, regroupements plus ou moins aléatoires qui ne peuvent guère faire l’objet d’investissements.

La Science fondamentale fait progresser la science appliquée, mais les entreprises ne peuvent subventionner que cette dernière et n’ont aucun intérêt à subventionner l’autre.

La Science s’adresse à tous et tous peuvent prétendre à y contribuer.

Voici quelques principes qui prévalaient encore dans le monde des sciences avant le tournant libéral des années 80.

Geoffrey W. Smith, professeur en Sciences de l’Information à l’Université de Floride a décrit ce tournant dans une conférence récente dont Tom Roud fait la synthèse sur un article de son blog intitulé “La science doit-elle être rentable ?

Smith plaide pour un retour à la République des Sciences ; ma profession plaide pour un développement des Archives Ouvertes. Le courant qui nous emporte vers la brevetabilité, la privatisation de la recherche et la rentabilité à court terme semble si fort que ces propositions paraissent vouées à l’échec. Et pourtant, il n’est pas difficile de prouver que dans certains domaines, comme l’éducation et la recherche, le marché ne peut en aucun cas se substituer aux investissements privés.

Bonjour,

Vous trouverez les anciens articles de GoulmiG (décembre 2006 à décembre 2008) à l’adresse suivante : http://goulmig.over-blog.net